Il y a quelques jours, alors que nous étions dans les fêtes de fin d’année, la sonnette retentit à la paroisse. Je vais ouvrir et entre un homme que j’ai souvent vu. Sorti de prison il y a quelques mois, il me demande de le conduire au centre psychiatrique. Malheureusement, je n’en ai pas le temps, je lui propose un ticket de bus. Il me dit : « Je viens de me faire virer du bus par les contrôleurs, je vais faire une connerie et je retournerai en tôle, là au moins je serai bien ». Que dire, que faire ? Réinsertion où es-tu ?
Par ailleurs, l’équipe d’aumônerie des jeunes de 4ème que j’accompagne a rencontré, il y a quelques jours, un dentiste qui va souvent visiter les prisons en Afrique. Il a expliqué aux jeunes comment le système est différent. Les gardiens sont à l’extérieur de la prison. Les prisonniers décident en votant qui sera leur « chef », leur responsable. Ensemble, ils doivent tout assumer : la nourriture, les vêtements, le travail. La nourriture est le premier problème. Souvent, les états africains n’ont pas plus d’argent pour nourrir les prisonniers que la population. Des fonds internationaux permettent une survie. Le reste repose sur le travail à l’intérieur de la prison. Ainsi, pour certains la fabrication d’objets divers permet un petit revenu complémentaire. En Afrique, ce sont même les prisonniers qui vont faire les courses à l’extérieur. À l’image de leur société, tout se vit et s’organise en commun. La vie de groupe est la base.
En France, le mois de novembre a vu de nombreuses incarcérations, suite à la flambée de violence. Ce qui est assez dramatique, c’est qu’une nouvelle génération de jeunes majeurs ou mineurs ont vécu là leur première détention. Et dans certains milieux la prison, ce n’est pas la honte, mais la preuve qu’on est quelqu’un. Quand on n’a pas la chance de pouvoir prouver au monde qu’on existe, dans le petit réseau de relations qui reste, l’incarcération est de l’ordre d’une médaille que l’on mettrait bien en vue sur sa veste, plutôt que l’ordre du déshonneur. C’est le paradoxe de notre système. À la place de stopper et de réinsérer, il crée par l’emprisonnement des petits caïds.
Je pense que pour chacun de vous, amis auditeurs, la vie des prisonniers – en France ou ailleurs – n’est pas votre souci. Parfois dans nos proches relations, quelqu’un est incarcéré. Alors tout change et cet univers bien inconnu, devient une réalité assez cruelle. Combien de minutes pour pouvoir accéder à un parloir ? Combien de kilomètres pour visiter un ami ou un membre de sa famille ? En Saône-&-Loire, il n’y a qu’une prison. C’est forcément pour ceux qui sont à l’autre bout du département deux à trois heures de route (aller-retour). Sans parler du soutien financier qu’il faut procurer à celui qui est emprisonné.
Mais le plus triste est à mon avis la très grande difficulté de réinsertion. Celui qui rentre pauvre en prison en ressortira encore plus pauvre, celui qui avait quelques richesses de relations perdra souvent bien des personnes qui avant étaient ses soi-disant amis. La prison, même si elle est parfois une façon de dire stop aux agissements mauvais, ne construit pas. Or c’est le principal problème de beaucoup de jeunes incarcérés pour des petits délits. Espérons que la France, qui a été épinglée par la commission européenne des droits de l’homme [à propos de son système carcéral], fasse quelques efforts salutaires en 2006.
À la semaine prochaine.Le quotidien d’un prêtre est fait d’une multitude de tâches et d’activités, de rencontres et de réunions. Mais il y a, certainement, une chose que beaucoup de personnes n’imaginent pas, c’est mon rôle d’observateur. Non pas observateur de la vie sociale, religieuse de mon pays. Non rien de tout cela. Je suis un observateur des mains.
En effet, je suis bien placé pour pouvoir contempler à chaque célébration les mains des personnes qui se tendent pour accueillir le pain de vie. Quelle diversité ! Mains calleuses de ceux qui travaillent dur, la pierre, le bois, dans l’artisanat ou bien encore dans le monde ouvrier. Les mains moins abîmées de ceux qui écrivent, tapent sur les claviers d’ordinateurs, travaillent dans des métiers qui exposent moins aux risques de coupures. Mains d’hommes et aussi mains plus fines des femmes. Mains de toutes couleurs. Toutes ces mains se tendent pour recueillir un pain de force.
Je suis souvent impressionné par ces mains. Qui de nous fait attention aux mains de ceux qui sont autour de lui ? Avez-vous regardé les mains de votre mère, ces mains qui vous ont serré, cajolé, consolé, aidé à prendre votre envol dans la vie ? Avez-vous regardé les mains de votre père qui vous a peut-être appris l’habileté, peut-être corrigé, mais aussi soutenu à divers instants de vie ? Ce que les autres font pour nous, nous en recevons tous les jours le fruit mais nous n’avons pas l’habitude de regarder les mains qui donnent, qui partagent, qui caressent, qui s’ouvrent aussi pour ne pas nous emprisonner mais nous permettre au contraire d’avancer dans l’existence.
Les mains sont le symbole de notre agir. Une expression dit d’ailleurs : « il vaut mieux avoir les mains sales et fait quelque chose, plutôt qu’avoir les mains propres mais n’avoir pas de mains. » C’est souvent comme cela que je vois mon quotidien. Peut-être que parfois je me trompe en écrivant un texte, un commentaire de l’évangile, une lettre de protestation ou de demande ? Peut-être que je n’aide pas l’autre en lui apportant un peu de nourriture ? Peut-être que mon action n’est pas comprise quand je lève des banderoles pour demander l’égalité pour tous, le refus de la misère, de l’exclusion, y compris dans l’Église à laquelle j’appartiens ? Oui, peut-être. Mais même si mes mains ne sont pas nickel, j’ai la joie d’avoir agi.
Les mains portent le poids d’une vie. Elles portent les signes de notre âge, de nos expériences, de nos luttes. Les mains sont créatrices, elles prolongent notre pensée en action. Mains qui composent la musique, qui créent le tableau ou la sculpture, qui rangent la maison, qui composent un message, qui lancent un appel. Au fil de la vie qui passe, je vous invite simplement à regarder vos mains, à regarder celles de ceux qui vous entourent, à les embrasser, à les contempler dans le silence, à les serrer dans vos propres mains. Ce n’est pas pour faire de la poésie que je vous décris cela, mais plutôt pour que l’on prenne ensemble conscience de notre agir quotidien et se dire mutuellement merci.
À la semaine prochaine.
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