Nous sommes au mois de juillet, il y a quelques années. L'été a raccourci les jupes, ouvert les chemises et mis des sourires aux lèvres. Nous sommes dans une petite ville de province amoureuse du spectacle quotidien, du spectacle des rues. De la vie, quoi !
Sur la place principale, la foule se rassemble tranquillement, dans une ambiance bon enfant. Au loin, une cacophonie sans nom se rapproche lentement, accompagnée par cette foule grossissante. Chacun s'installe plus ou moins loin de la scène montée pour l'occasion. Il est 22H et il fait doux.
Du haut de mon mur, assis à califourchon, je surplombe cette place.
Puis la troupe arrive, se frayant péniblement un passage au milieu des gens. Des êtres étranges, sortes de girafes ou d'éléphants, de grandes sphères métalliques et quelques personnages difficilement descriptibles s'avancent, dispersés au cœur de musiciens. Violonistes, percussionnistes et cornemuses émettent une plainte dérangeante et agressive. Aucun ne se préoccupe de la partition de l'autre.
La scène est en escalier : trois grands paliers noirs, avec des chaises sur le premier.
Les percussionnistes passent derrière et montent sur le troisième palier, le plus haut. Leurs rythmes commencent à se synchroniser. Les bidons qui servent de grosses caisses, toms et autres tambours se mettent à vivre ensemble. L'Afrique ! Les coups sourds viennent droit au cœur et font résonner notre peau. Chacun est un tambour, une grosse caisse, un tom. On n'entend plus les discussions des quelques milliers (2, 3, 4000 ? je ne sais pas) de spectateurs.
Puis les cornemuses rejoignent le deuxième plateau, en dessous.
Le chef d'orchestre entre dans la danse et l'Écosse frappe à la porte de nos oreilles. Afrique et Écosse s'accordent. Les discussions se font plus rares sur la place. Une autre sorte de vibration vient nous chatouiller le corps.
Arrive enfin les cordes : violons, contrebasses, violoncelles se mêlent au jeu lentement. Leur cacophonie trouble la fragile harmonie que venait de construire les cogneurs et les souffleurs.
Entre alors sur scène un elfe aux cheveux de lumière, tout drapé de noir. De loin, seules ses mains et sa chevelure d'or sont visibles. On devine à peine le reste de son corps. Le premier chef maintient toujours les deux premiers plateaux en chœur. L'elfe accorde d'abord les cordes entre elles puis vient les déposer doucement sur le torrent qu'ont créé les percussions et les cornemuses : L'Autriche et l'Irlande se joignent à la fête !
Presque plus personne ne parle. Dans la pénombre du soir, sous quelques projecteurs bien placés, le miracle va commencer.
Le premier chef s'efface et l'elfe prend tout le monde à son compte. Il est énergique mais calme. Il fait monter la puissance et installe les phrases de chacun de ses musiciens. La musique se fait plus forte, plus prenante. L'envoûtement a commencé. Tels les rouleaux qui reviennent sur le sable de la même manière et pourtant chaque fois différemment, la mélodie nous pénètre petit à petit, s'installe dans nos têtes. Les yeux brillants, silencieux, tout le monde fixe attentivement la scène.
Et soudain, pendant une fraction de seconde, l'elfe s'immobilise, laissant les musiciens entre eux, comme pour s'assurer qu'il peut complètement compter sur chacun d'eux.
Puis il prend son envol.
Nous qui croyions que la puissance maximale était atteinte restons abasourdis par ce qui se passe.
Virevoltant d'un plateau à l'autre, d'un violon à un bidon en croisant une cornemuse, l'elfe est devenu lutin. Et la musique nous traverse et nous enveloppe à la fois. Tout notre être est happé par les chants des instruments. Chaque partie de notre corps est comme soutenu par l'un d'eux. Les percussions tiennent le cœur, l'estomac, les jambes et les tripes ! Les cornemuses ont pris possession de haut du dos, d'une partie de la tête et des oreilles. Quant aux cordes, tout ce qui restait n'a pu leur échapper. Et ces violons qui glissent sur notre peau, hérissant les poils des bras…
Seuls les yeux, insensibles aux sons, semblent quelques secondes vouloir déranger cette plénitude. Mais l'elfe est là. Captivant papillon survolté qui puise sa force dans les sons qu'il réclame et qui semble en même temps donner toute son énergie, toute sa puissance à cette musique, il achève la cathédrale invisible qui vient de se construire pour nous, en nous. Chacune de nos cellules vibre en harmonie avec la musique et l'on devient la musique.
Le temps n'existe plus, nous sommes unis, c'est une fusion complète avec les autres, la musique, les étoiles et l'univers entier.
L'infini. La beauté.
Quelques minutes, une éternité ? Peu importe le temps que durèrent ces instants. Chacun d'entre nous est allé ce soir-là aux portes de l'univers, aux confins de soi.
Soudain, tout s'arrête et se suspend sur un geste de l'elfe.
Silence.
Puis le tonnerre.
Même les murs des maisons, les quelques arbres présents et la lune semblent applaudir. Une ovation. On se croirait cent mille. Et personne ne veut s'arrêter. Le temps est toujours suspendu.
Alors l'elfe redevient lutin et reprend sa danse sautillante. Et la musique repart.
Mais le voyage touche à sa fin. La musique, celle qui avait auparavant arrêté le temps, en reprenant a relancé le mouvement des aiguilles. L'elfe maintient l'illusion encore un peu, une nostalgie passagère, puis se retire de la scène. La magie est cassée.
Petit à petit, les cordes se lèvent et quittent leur plateau, continuant à jouer mais se désunissant progressivement. Viennent ensuite les cornemuses et enfin les percussions.
Il retournent tous à la rue, au chaos. Chacun dans sa partition, sans se préoccuper des autres. Et la procession bizarre s'étire et quitte la place. Les gens aussi.
Il est un presque 23H.
Ce soir-là, nous avons aperçu l'infini. Comme un gamin qui regarde furtivement par le trou de la serrure, nous avons entrevu, ressenti l'indescriptible. L'absolu. La réponse à toutes nos questions, la quête ultime ; ce que certains appellent Dieu.
Il n'y avait plus aucune limite. Une puissance sans pouvoir, une force sans violence. Illimitée. C'était cela cette musique. C'est vers cela que doit tendre notre vie.
D'avoir vécu cette magie, de savoir que cela existe, de l'avoir frôlée l'espace d'un instant, cela me donne chaque jour encore plus envie de vivre et d'aimer cette vie.
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