« L’intention stratégique doit pouvoir se décliner par des objectifs stratégiques lesquels fixent les finalités des processus permettant de piloter ces processus en vue de développer des plans d’actions». Tel est le résumé d’un schéma intitulé « Finalisation de la démarche de pilotage et déploiement de la stratégie ». Cette explication éclairante est renforcée heureusement par la précision suivante : « L’intention stratégique, puis les plans d’actions qui vont en découler, orientent le pilotage de l’entreprise ».
Alors certes me direz vous, il est toujours facile d’extraire quelques phrases d’un contexte pour ridiculiser la prose d’un rédacteur. Aussi est-il légitime que je vous précise dans quel contexte cet extrait s’inscrit. Il s’agit d’une problématique professionnelle s’interrogeant sur « l’amélioration d’un dispositif à partir de la notion de processus ». Vous voilà enfin tout à fait renseigné…
Bon d’accord, il vous faut encore quelques précisions. Alors pour évaluer cette « finalisation de la démarche», il convient bien sur de prévoir une « Elaboration des indicateurs et un périmètre de pilotage des opérateurs ». Ces indicateurs se déclinent en « indicateurs de résultats, en indicateurs de progression, et en indicateurs de performance », ce qui permet de construire « un tableau de bord pour piloter le niveau de scolarisation externe »!
Ouf enfin un indice : la scolarisation externe, il semble donc s’agir d’un travail de réflexion concernant l’école à l’extérieur d’un dispositif. Encore quelques sources explicatives pour que ce sujet puisse vous apparaître définitivement plus limpide. Reportons nous au résumé.
« Un établissement médico-social peut-il prendre appui sur la démarche de processus, et plus particulièrement, sur le processus global de prise en charge de l’usager pour déployer sa stratégie ? »…
« Une première expérience au sein d’une structure médico-sociale accueillant deux populations de jeunes présentant un retard intellectuel et des troubles du comportement, a permis de répondre favorablement à ce questionnement…
En effet, cinq processus formant le processus global de prise en charge de l’usager ont été, dans un premier temps identifiés…
Ce déploiement des objectifs sur les processus débouche sur l’identification de leviers d’action opérationnels, sur la base desquels un schéma de contractualisation interne est proposé…
En revanche, seule, une réduction de nos dysfonctionnements, nous a permis d’observer une corrélation entre démarche processus et amélioration de la performance»…
Je me suis limité à quelques extraits !!
Mais vous conviendrez que, maintenant vous pouvez tout à fait saisir le sens de ce mémoire, oui, parce qu’il s’agit d’un mémoire, que j’ai eu le plaisir de devoir lire pour être membre du jury en connaissance de cause…
Je vous jure que tout cela est malheureusement vrai. Alors effectivement si l’on veut avoir une idée du sujet en lisant simplement le titre ou le résumé en fin du mémoire, c’est raté !
L’ésotérisme des propos contraint le futur examinateur à lire l’ensemble du document pour tenter de découvrir de quoi on parle. C’est un moyen efficace pour contraindre à la lecture totale. J’ai donc entamé cet ouvrage avec une soif de découverte inégalable. Après la lecture d’une première partie quasiment en apnée, j’ai du m’arrêter pour bien sûr respirer, et aller me ressourcer dans des lectures plus prosaïques. La deuxième partie m’est apparue plus lisible par le seul fait que j’avais dû m’habituer un peu à cette étude scientiste de haut niveau !
Après cette première épreuve de lecture, afin de ne pas paraître trop ignare en tant que jury et pouvoir poser quelques questions fondamentales aux auteurs, (ah oui au fait ils s’étaient mis à deux pour commettre ce verbiage virtuel), j’ai du prendre des notes et tenter d’élaborer quelques questions qui n’apparaissent pas trop simplistes dans leurs libellés, pour ces rédacteurs de haute volée.
Je ne voudrais pas maintenir le suspens plus longtemps, ce mémoire se proposait en fait d’exposer :
-
Comment favoriser l’intégration en école ordinaire, de jeunes déficients intellectuels accueillis dans un Institut Médico-Educatif -
Je sais, cette explication est moins savante que la notion de
« Processus stratégiquement évalués à l’aune des indicateurs de performance permettant d’analyser les leviers d’actions opérationnels, sur la base desquels un schéma de contractualisation interne est proposé, bien que le niveau relatif de la maîtrise des ressources (éléments centraux de la performance), ne puisse pas permettre aux auteurs d’analyser et d’évaluer par manque de temps, à partir d’un retour d’expérience ».
On se surprend à apprécier qu’ils aient manqué de temps !
Vous devinez ma hâte de voir en chair et en os ces écrivains du virtuel ! J’imaginais même rencontrer des extra-terrestres de l’éducation spéciale, précurseurs d’une dynamique révolutionnaire de l’accompagnement de personnes en situation de handicap.
Ils étaient donc deux, habillés normalement, d’apparence humaine. Ils m’ont saluer avec des mots compréhensibles : « Bonjour, vous aller faire partie du jury ? » Merveille, ou j’étais entré dans leur vocabulaire spécifique et je traduisais leurs propos virtuels aisément sans m’en rendre compte, ou eux-mêmes s’étaient préparés à utiliser le langage des humains.
Le président du jury après avoir laisser les auteurs présenter oralement leur travail, (dans la même veine que leurs écrits), a cru bon de me demander d’intervenir en premier…
Après quelques mots introductifs de politesse diplomatique recommandée dans ce genre d’exercice, j’ai tenté de leur traduire mon étonnement, voire ma stupéfaction, par quelques phrases du type :
« Le vocabulaire employé est spécifique « un peu » en marge des références sémantiques habituelles…Le langage « frise » le virtuel et dessert la lisibilité du propos…. Certaines formulations sont bien « alambiquées » pour décrire des choses simples…On entre difficilement dans la problématique du sujet…la sémantique apparaît un peu scientiste… »
Puis j’ai senti qu’il convenait d’arrêter ces remarques, en voyant les têtes livides de « ces écrivains » qui, soit ne comprenaient pas mon langage trop concret, soit étaient en train de redescendre de leur planète de l’intellectualisme stérile.
Il a fallu ensuite rassurer le patron de mémoire qui les avait laissé délirer, et relativiser les propos afin de ne pas le sanctionner à la place des candidats.
La délibération fut délicate, et comme il n’était pas de bon ton de mettre une note inférieure à la moyenne pour ne pas disqualifier le dispositif de formation, ce tissu d’inepties virtuelles fut reconnu comme étant correctement moyen !!!
Pourquoi faut-il se référer à des concepts de stratégies et de processus, pour autant intéressants, mais tellement ridicules lorsqu’ils sont mal assimilés et artificiellement plaqués sur l’accompagnement humain ?
Nous sommes malheureusement de plus en plus confrontés à des discours « creux », parés de termes qu’il convient d’avoir dans son vocabulaire courant, pour se donner l’impression de faire partie de l’élite branchée.
Quelle tristesse et quelle décadence ! Luttons pour appeler prosaïquement un chat un chat, et choisissons de bonnes références littéraires. En guise de morale de cette histoire retenons, approprions-nous et astreignons-nous à faire nôtre cette citation de Boileau :
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ».
E.C






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