"La mémoire de la plupart des hommes est un cimetière abandonné, où gisent sans honneurs des morts qu'ils ont cessé de chérir" écrivait Yourcenar.
J'ai la chance de ne pas être d'accord avec Marguerite. Premièrement parce que ma mémoire n'a rien d'un lieu abandonné, les morts cotoyant les vivants sans vergogne et gardant cet espace très actif. Secondo parce que tous ceux qui s'y croisent continuent d'exister, au moins pour moi, que je les rencontre quotidiennement dans la réalité ou non. Enfin, parce que plutôt qu'une ROM (mémoire "morte"), j'ai choisi d'avoir de la RAM (mémoire "vive") certes parfois volatile mais plus efficace.
Alors certains sont parfois surpris que je puisse ressortir les noms et les prénoms de personnes croisées il y a plus de 20 ans et disparues depuis de ma petite vie. Ils font pourtant partie de ce que je suis, et à leur petite échelle ils ont contribué à me construire.
Parfois la réalité télescope tout cela : quelle joie de recroiser une amourette d'enfance ; quel pincement au coeur de voir qu'elle ne se souvient même plus de votre prénom alors que vous, vous vous souvenez même de son nom voire de sa date d'anniversaire !
Que dire de ces photos de classe retrouvées au détour d'un déménagement, au fond d'un carton ou dans un grenier. Les Nicolas, Valérie, Stéphanie, Cécile et autres Flavien ou Denis (rien qu'avec cela, vous pouvez situer l'époque, n'est-ce pas ?) qui ne vous reconnaîtront même pas dans la rue. Que sont-ils devenus ? Ont-ils ne serait-ce qu'une bribe de souvenir de ce que j'étais, de ce que nous étions ? Pascal, te souviens-tu de nos innombrables discussions littéraires ? Yannick, de nos interrogations existentielles ? Laurent de nos jeux discrets en attendant la fin des cours ...
Et comme contrairement à certains, on ne s'était pas donné rendez-vous dans 10 ans - et qu'on approche plutôt des vingt maintenant -, nous ne saurons rien de ce qui finalement restera en commun.
Alors faut-il coucher tout cela sur notre écran ? Encombrer la ROM de nos ordinateurs de cette mémoire pour le jour où la nôtre commencera à nous faire défaut ? Et espérer que l'univers informatique nous aide un jour à retrouver ces pages d'histoire passée ?
En attendant, aujourd'hui, 14 octobre, ma mémoire me rappelle deux souvenirs pas forcément joyeux mais qui sont bien vivants : un truc qu'on ne partage qu'à deux, et puis un anniversaire de départ. Il y a 6 ans, Arnaud s'en est allé brutalement voir de l'autre côté. Il nous manque, mais il est présent, il vit encore, là, dans nos mémoires. Il m'accompagne dans chaque livre lu, chaque film vu, chaque sensation vécue. Il vous accompagne également, quand bien même vous ne le connaissiez pas. Parce qu'aujourd'hui je vous en parle et que demain, vous vous en souviendrez un peu...
La mémoire forge nos souvenirs qui font que chacun de nous se sent vivre.









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